Et toujours nos rêves éveillés seront plus réels que la réalité!


Il est déjà 14h nous sommes sur les quais de la N###, là où les familles retiennent des tables pour le repas de midi le vendredi. Repas des fêtes 24 euros. Pourquoi pas s'il reste une petite table? Tout nous est permis. Non pas une table pour nous mais un bout dont trois personnes se sont désistées. Nous ne sommes pas fâchés de nous asseoir. DJM fatigue de plus en plus. L'air est chargé d'humidité, dire que la veille il faisait si beau, si clair pour la journée des enfants. Nous allons prendre le repas entier et même des suppléments au besoin. Tout le pays sous le palais au son de bandas déchainées! Un melon au porto accompagné de tranches de Bayonne moelleux, suivi d'un foie frais landais poêlé accompagné de pommes (fruit) sautées et caramélisées pour DJM et de chipirons in su tinta pour moi. Mauvais choix que le mien, mais trop tard pour le regretter. Ce met ne s'accorde pas du tout avec le reste du repas, alors que le foie fond en bouche. Je retournerai en Août au petit port de la Caneta pour y manger des chipirons et un bon merlu koskera. Ensuite nous avons un axoa de veau dans une sauce à l'ail et aux herbes accompagné de ses petites pommes de terre à la vapeur, un vrai régal. Vient alors la piperade. Nous avons demandé, selon la recette de l'ouverture des fêtes de Z#####, qu'un oeuf frais y soit battu et cuit en brouillade et que la préparation soit versée sur une large tranche de pain de campagne frais.
Le repas n'en est pas pour autant terminé. Cependant il est plus que nécessaire de faire un genre de trou normand avec un verre de vrai coca cola bien sucré et bien caféine au goût "original" suivi d'une verrine de consommé de betteraves crues, comme M### sait les faire, et d'un granité de celeris au pastis, offerts par la maison.
Rien ne presse en effet que les serveurs qui voudraient nous débarrasser pour installer d'autres clients avant la fermeture. Mais le patron ne l'entend pas de cette oreille, il s'est entiché de nos discours érudits, et de notre histoire de battants vainqueurs du cancer depuis un an contre tous pronostics célébrant de surcroit dans l'espérance sa 46 ème année d'amours. "Prenez votre temps, je vais vous chercher de l'ardi gasna dont vous me direz des nouvelles." Et de nous porter pour le même prix de superbes tranches de brebis fermier avec leur confiture maison de figues flanquées de mamilla légèrement sucrée au miel d'acacia faux robinier. "Cadeau de la maison!" DJM finit son verre d'Irouleguy et moi celui de San Pelegrino.
Suivent une verveine et un café sur un plateau pavé de dragées de chocolat amer. "Vous voulez votre gâteau basque à la crème ou à la cerise? " Nous avons failli crier grâce! Avant de filer direct au vomitorium ! Mais le chef était fin psychologue. "Revenez plutôt demain vers 16h, pour la course de trainières, ce sont les filles, ça vous plaira, je vous servirai le dessert! " Échanges sur les équipes engagées dont celles de D#### et P#### qui avaient toutes leur chance et sur la transformation progressive des embarcations qui devenaient plus hawaiennes et davantage synthétiques. Mais qui pourrait empêcher les progrès de la dynamique? Les pêches antiques aux morues et aux baleines sont loin! Il faut être de son temps ma petite dame.
Le ventre comblé, le coeur plein de reconnaissance et d'allégresse, nous franchissons les deux ponts et entrons dans la cour de la synagogue. Un concert vocal y est donné, une fois n'est pas coutume, des universitaires de Montserrat. Un ensemble mixte remarquable. Ils nous accueillent à l'extérieur avec deux des vêpres à la vierge. La suite est donnée à l'intérieur: chants du moyen âge et de la renaissance espagnole, vêpres portugaises et musique céfarade. Nous "flottons" dans cet univers strict comme celui d'un palais de justice. Nous avons grandement de la chance d'être admis dans ce Saint des Saints! La déco luminaire ressemble à celle de mon église d'enfance: St Augustin à A#####. Je pense à la famille Perreire. Ils auraient pu côtoyer la mienne dans les villes d'eau pendant la saison estivale.

Le concert ayant pris fin, les yeux tout chargés de lapis lazuli et de gris pigeon, impression d'ensemble de ce magnifique décor que nous ne serions plus appelés à revoir, nous refranchissons les deux ponts en sens inverse pour nous rendre au pôle danse et chants régionaux. La progression devient difficile, DJM est très  essoufflé, nous devons nous arrêter fréquemment, il regrette de n'avoir pas emporté son petit trépied. Je recommence à penser que ça aurait pu le faire avec le fauteuil roulant! Les bandas et les triki qui nous avaient "bercés" un peu plus tôt sur les quais de la N### sont maintenant dans chaque ruelle et chaque café, mais nous n'avons plus le temps de les écouter ou les suivre, la danse nous attend. C'est une joyeuse cohue autour des 7 géants de Z#### B##. Et Terpsychore reconnaîtra les siens! Il faut garer le soldat DJM sinon il va se faire écharper à la jonction des cercles. Nous arrivons fort tard, déjà sont passés tous les Mutxikoak,  les fandangos,  les lantzeko, ce sont à présent les polkas et escotishes, les mazurkas,  les quadrilles, le bransle et cette belle mais interminable danse qui selon la mode actuelle clôture souvent les mutxikoak: Larrain Danza. Je ne suis pas contre bien sûr, je l'ai moi-même tant dansée avec DJM. Mais cette accumulation de danses spéciales coupe l'ambiance, le fait qu'il faille être en couple pour la plupart ne me convient plus. Je ne suis pas un couple à moi toute seule. DJM sourit et me fait signe de la main. Il ne prend plus de films,  sa main tremble trop.

Tous ces déplacements nous ont pris trop de temps, nous aurions bien aimé rester aux chants, mais c'est impossible, il nous faut regagner l'Institut au plus vite emportant les dernières paroles d'un Guk Eskuaraz "zergatik ez? " ("pourquoi pas? "). Nous sommes des forçats échappés, les portes du pénitencier à 20h seront refermées et notre absence prolongée sera remarquée!
Nous aimerions transplaner mais ni Harry ni Hermione ne se trouvent à nos côtés et j'ai peur d'avoir oublié la formule adéquate. Où donc se trouve notre citrouille? Et où donc en ai - je fourré la clé? Chanteclair,  enfin Rostand je veux dire, à quel âge est-il donc mort? Je ne me souviens plus de mes tables ni de multiplication, ni de conversion. Pourvu que nous puissions démarrer, la foule est si dense qu'elle me paraît hostile. Pourquoi Hazzel ne reparaît-elle pas au balcon de l'hôtel de ville? Il y a quelque chose de pourri au Royaume d"Euskadi! Léon tout fout le camp, t'as perdu ta couronne?

DJM peine de plus en plus. Il a lâché ma main. Il ne peut plus me rejoindre,  il est emporté!  Ses yeux me supplient, il ne voulait pas lâcher prise. C'est à son insu et au mien. C'est le Rendez-vous!  Et nous ne le savions pas. Nous gambergions trop dans nos têtes festaires.
PARTIR EN PLEINES FÊTES! N'est - ce pas une apothéose? Sa mère à bien tiré sa référence juste avant celles de 2006.
Tu te souviens mon amour lorsque tu t'étais fait voler tous tes papiers? Quelle année? 98 ou 99? Tes papiers et ta montre, notre fric. Joyeuses fêtes. Que de démarches ensuite!

Cette fois c'est ta vie que l'on te prend.

Et cette fois j'ai peur comme toi. Peur qu'on t'arrache à moi, subrepticement avant qu'on n'ait encore pu se redire qu'on s'aime et que la mort n'y changera rien. Avant qu'on ait eu le temps d'accepter la séparation, le froid et le vide, avant que je t'aie donné calmement à cette amie des corps usés.

Je vois tes yeux qui m'appellent dans une dernière supplication, celle de celui dont on va effacer la page avant qu'il ne l'ait lue et apprise par coeur.

Ton livre de vie va s'interrompre ici et je continuerai le mien sans que tu sois acteur, même du plus obscur de ses rôles.
Mon amour si je le pouvais, je donnerais ma vie pour que toi tu continues, que toi tu te colles aux emmerdes de la vie et des administrations, alors que j'aurais tiré ma révérence insolemment. Mais c'est impossible!
Ou alors partir avec toi de conserve, nous deux? faisant la nique au destin? Non je ne m'appelle pas Monterlan! Ni Bodjangles.

Je n'ai ni ce cran, ni cette morgue, ni cette fantaisie d'amour fou! Peux-tu me pardonner de n'être pas irresponsable?
Pardonne-moi de te survivre, d'imaginer la vie sans toi, de t'en parler de cet "après " que tu ne peux concevoir parce que lorsque quelqu'un disparaît c'est l'univers entier qui en lui disparaît. Il n'a plus d'à venir. Il n'est plus dans le plan de ceux qui font.  Son existence est parallèle.

Pardonne-moi de ne pas habiter avec toi ce non-temps dans lequel désormais tu vas m'attendre, me donner secret rendez-vous.
Pardonne-moi de ne pas me montrer empressée de t'y rejoindre et de m'attarder dans la contemplation de chaque fleur, de chaque coucher de soleil, et la déploration de chaque malheur.

Comme tu vas me manquer mon amour! La fête n'aura plus ton goût d'enfant ravi. Je pleurerai mes larmes et les tiennes en dedans et personne n'en saura rien. Lorsque je danserai, mes pieds seront brûlés d'aiguilles et plus je tournerai et sauterai, plus je saurai que tu n'es pas dans notre danse même si tu restes dans mon coeur.

Je ne supporte pas ton angoisse qui n'ose plus se dire du moment que tout le monde "sait". Toi ce que tu sais c'est cette injustice si grande qui te prend la vie au moment où ton coeur était prêt sans doute à véritablement aimer.

C'est le secret des dieux. Tu pars parce que tu es prêt. Considère  combien je suis alors encore bien imparfaite. Je m'efforcerai désormais d'être digne de quitter ce monde pour entrer dans le tien!
 

 

Lettre testamentaire